A crazy world



680.L’Homme qui tua Don Quichotte.

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Le cinéaste Terry Gilliam réalise enfin son rêve en sortant, après 6 tentatives et 25 ans après le projet initial, son Don Quichotte. Film longtemps réputé « maudit », il a bien failli ne jamais voir le jour. À l’origine, Gilliam a toujours été tenté de mettre en scène les aventures de Don Quichotte, d’après le roman de Cervantès. Mais le réalisateur s’est vite rendu compte que c’était trop compliqué, et a donc décidé d’en faire une relecture proche de son univers. Ainsi naquit « L’Homme qui tua Don Quichotte« . L’intrigue se déroule à notre époque, avec un producteur qui souhaite faire un film sur Don Quichotte, trouvant l’interprète idéal en la personne du vrai homme de la Mancha, voyageant dans le temps, et voit en lui son acolyte, Sancho Panza.

La première tentative pour filmer l’histoire à lieu en 2000, avec Jean Rochefort et Johnny Deep dans les rôles principaux. Le tournage sera abominable, enchaînant les catastrophes : infection de la prostate et double hernie discale de Rochefort , pluie torrentielle détruisant une partie du matériel du tournage, mort du cheval que le réalisateur est accusé de ne pas avoir nourri suffisamment,… .De ce capharnaüm, Gilliam tirera un documentaire : Lost in la Mancha. Mais qu’importe, Gilliam réitère en 2008, avec Robert Duvall et Ewan McGregor en remplacement, mais sans succès, se retrouvant sans argent pour faire le film. En 2011, le 3e essai, avec Robert Duvall et Owen Wilson, échoue à nouveau pour des raisons budgétaires. Puis, la 4e tentative,  en 2014, avec John Hurt et Jack O’Connell, ne marche pas, pour des motifs économiques, et à cause du cancer du pancréas de Hurt. Gilliam est alors désespéré, se rendant compte, en retournant sur les lieux du tournage de la première tentative, que son « essai » a détruit la vie de nombreuses personnes, qui pensaient devenir célèbres. Il tente tout de même une 5e expérience, avec Michael Palin (son ami des Monty Python) et Adam Driver, annulée car n’ayant pas assez de budget. L’ultime essai, en 2018, sera le bon, avec Jonathan Pryce (habitué de Gilliam, puisqu’ils ont travaillés ensemble sur BrazilLes frères Grimms et Les aventures du baron de Münchhausen) et Adam Driver, malgré le fait que Gilliam fait une attaque cérébrale et qu’il y ait de nombreux conflit juridique avec le producteur, Paulo Branco, bien décidé à boycotter la sortie du film..Toutefois, L’homme qui tua Don Quichotte sort, dans une version de l’histoire quelque peu modifiée, comme marquée par les événements qui ont jalonné l’histoire de ce film. Le long-métrage est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jean Rochefort et John Hurt.

L’intrigue comme donc avec Toby (Adam Driver), en train de réaliser un film sur Don Quichotte. Mais le projet ne l’emballe guère, se sentant étranger à l’oeuvre. Le 7e art n’offre plus de place à la culture…Il décide donc de retourner sur les lieux où jadis, il avait fait un film de fin d’étude sur l’homme de la Mancha, dans le village de Los Suenõs, qui avait lancé sa carrière et fait obtenir de nombreuses récompenses. Mais les choses ont changées : les gens ont été marqué par cette expérience. Certains sont morts, d’autres se sont brûlés les ailes, des rêves pleins la tête d’une carrière à Hollywood qu’ils n’atteindraient jamais, où d’autres sont pleins de tristesse. Mais le cas de l’interprète de Don Quichotte est plus surprenant : après le tournage du court-métrage, le vieux a perdu la raison, délaissant son travail de cordonnier, jusqu’à se prendre pour le vrai homme de la Mancha, arborant fièrement son armure. Lorsqu’il revoit Toby, il est persuadé qu’il est Sancho Panza, son écuyer, prêt à le suivre dans toutes ses aventures…Le chevalier va l’entraîner dans un déluge de catastrophe, l’amenant à être poursuivi par la police, les producteurs et les villageois.

Nostalgie

L’Homme qui tua Don Quichotte propose une galerie de personnage fort en couleurs : Tout d’abord, Toby, producteur/ réalisateur, devenu un dandy, élégant et chic. Il regrette pourtant le début de sa carrière, où il faisait son travail avec passion, disposant de peu de moyens, mais s’amusant. Il repense à la belle Angelica, serveuse locale qui lui avait taper dans l’oeil. L’homme n’a plus aucun plaisir à batailler avec les producteurs, et laisse souvent les choses se faire sans lui, comme si son avis n’importait plus. Ensuite, Angelica elle-même, qui se rêvait actrice, épousant Toby, mais qui fut prise par le tourment des désillusions, déçue des événements et obligée de se prostituer pour survivre. Enfin, Don Quichotte lui-même, qui était autrefois cordonnier, petit paysan que personne ne connaissait, et qui devint du jour au lendemain un « illustre inconnu ». Il se mit à penser qu’il était peut-être le vrai Don Quichotte, et devint une menace pour la population, voyant les enchanteurs et les géants (des moulins à vents) partout, prêt à charger sur eux, chaussé de son armure et armé d’une lance, assis sur sa monture.

Mais de façon plus général, c’est tout le village qui a été marqué par la venue de Toby : il a fait germer des rêves dans leur tête, mais qui n’ont jamais poussés L’idéalisme conduit à la tristesse ou à la folie.

Laideur et décadence

C’est une constance chez Gilliam : il ne retient que les choses les plus sombres de notre société. Il exacerbe les travers de chacun et les grands problèmes jalonnant l’histoire, réalisant une critique très noire du sujet. Ici, il s’en prend au producteurs, qui cherchent à avoir le contrôle sur tout, uniquement motivé par l’appât du gain, prêt à tout pour obtenir ce qu’ils veulent (ici, Stellan Skarsgard, qui abandonne Toby à la merci de la police, où qui accepte tout les caprices d’un riche Russe, pour qu’il signe un contrat).

Mais il montre aussi ce que sont que les désillusions : on est constamment déçu. On tente de jouer à celui qui est au-dessus de la réalité, s’inventant une sorte « d’idéal », mais la réalité nous rattrape toujours. Dans le film, Don Quichotte se sent exister en jouant son rôle…mais à plusieurs moments, même si il est très loin dans son délire, on sent que la moquerie des gens l’affecte (par exemple, la scène où il chevauche un cheval en bois, les yeux bandés, pour sauver des femmes envoûtées, qui ont une (fausse) barbe, et tombe, provoquant l’hilarité générale). Le rêve ne plaît pas…on le fait passer pour un comique, un clown, de qui on peut se moquer, sans limite. Toby, prend pitié du vieil homme, tentant de lui venir en aide, et comprenant qu’il a fait fausse route…mais l’humanité n’a pas sa place ici. On est écrasé par le géant que l’on tentait de combattre.

L’amour est également difficile à atteindre : l’émotion est bien là, la nostalgie l’accompagnant également, mais il n’est pas partagé. On change de partenaire comme on change de chemises, et la femme est vue comme un objet. Gilliam s’insurge contre cela, tentant de changer les choses, mais se retrouve dépourvu de moyens. En somme, la passion ne permet pas d’atteindre le bonheur, tant les obstacles sont légions : le mari cocufié, la femme inaccessible à atteindre, l’usure du temps sur la personne,…

Pourtant, la patte de Gilliam est bien là : son esthétique, style visuel alternant trips hallucinatoires et fantaisies à gogo, est reconnaissable entre mille. Il y a de la poésie, entre la musique espagnole (avec les guitares qui chantent) et le phrasé de Don Quichotte, qui pense que les femmes sont toutes amoureuses de lui (alors que ce n’est pas le cas). 

Décalage

Le film joue beaucoup dans le contraste entre Don Quichotte et Toby. L’homme de la Mancha est vieux, mais fait preuve d’une énergie incroyable, comme si il était dopé. Il devient fou à la seule présence d’un moulin, et est prêt à charger dessus avec sa lance. La technologie lui est totalement inconnue (Gilliam la critique beaucoup après tout), et son allure l’indiffère. Il est authentique. Toby incarne la luxure, l’oppulence et le paraître. Il est intelligent et attire les femmes…Pourtant, Quichotte le voit comme son larbin, n’hésitant pas à la frapper, à le réprimander (lui rappelant son rang, de paysan), lui rappelant qu’il est toutefois libre. L’homme de la Mancha le prend pour un idiot, pensant qu’il ne sait pas lire, et lui montrant les images du roman de ses aventures, avec beaucoup de vanité. Don Quichotte est prétentieux, mais il le peut, de par ses nombreux exploits, et sa grande notoriété.  Il a une imagination débordante, lui faisant voir géants, sorcières, enchanteurs et croire à l’impossible (quant il va sur la Lune, par exemple). 

L’époque semble difficile à vivre pour le chevalier errant, qui est au fond, une sorte « d’étranger » au monde. Enfermé dans une chariote, et montré comme un spectacle de foire, il est libéré par Toby, qui se rend compte du décalage entre lui et son ami. Gilliam est à la fois le réalisateur désabusé par un cinéma qu’il ne reconnaît plus, et à la fois ce rêveur, à la folie monumentale, souvent décrié et qualifié de « cinéaste maudit ». Don Quichotte est comme le héros de Brazil, tentant d’échapper au réel en s’évadant dans un monde onirique, mais tellement plus plaisant. On se laisse prendre au jeu, comme Toby, qui joue les faire-valoir. Du grand art (notre note : 8,3/10).

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