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613.Haiku…art japonais méconnu.

La poésie…genre mal aimé de la littérature, il ne compte qu’un groupe restreint d’aficionado. Certes, il est vrai que l’on connait tous quelques poèmes par cœur, ayant du les mémoriser à l’école, mais peu d’entre nous lisent des recueils de poésies. Pourtant, il y a de véritables trésors qui n’attendent qu’à être découvert, permettant de se laisser bercer par la prose de leur auteur, interprétant le sens des mots, ressentant les émotions et sentiments que le poète a voulu exprimer.

Mais la poésie se décline en de nombreux sous-genre : parmi eux, il y a le Haiku, originaire du Japon. Cet art se fait dans la spontanéité, s’écrivant très rapidement (en un instant disent certains) : il se veut très court, composé de 3 vers et 17 syllabes dans la plupart des cas (5-7-5). L’idée est de faire un lien entre des images, de manière succincte sans les briser, dans la fluidité et la continuité. Il n’y a généralement pas de rime. Le but est d’exprimer une émotion, souvent de façon métaphorique en utilisant des images qu’on met en comparaison/ qu’on oppose/ qu’on relie…

Quelques exemples :

 » Rien ne dit

   Dans le chant de la Cigale

   Qu’elle est près de sa fin »

(Bashõ, poète japonais du 17e siècle)

 

« Le papillon bat des ailes

  Comme s’il désespérait

  De ce monde »

(Kobayashi Issa, poète japonais du 18e siècle)

 

« Tout a brûlé

 Heureusement, les fleurs

 Avaient achevé de fleurir »

(Ozaki Hosai, poète japonais du 20e siècle)


463.Interview fictive : le conte philosophique à travers « le vieux qui lisait des romans d’amour ».

 Personnages

: -La journaliste : Aïcha O.

- Les interviewés :- Rémy El Désiré : chroniqueur littéraire.

                                 - Georges Kram Dovchenko : chroniqueur littéraire.

Ouverture (orale) par Aïcha :

Aïcha : Bonjour et bienvenu à tous, ici Aïcha Oubostar en direct de Radio Géohistoire, en présence de deux invités, chacun étant chroniqueur littéraire. À mes côtés, monsieur Rémy El Désiré, venu tout droit d’Amazonie et le professeur Kram Dovchenko, prix Nobel de la paix en 1952.Tout deux sont venu aujourd’hui nous parler du roman de Luis Sepúlveda : ‘’Le Vieux qui lisait des romans d’amour’’, publié en 1992 et dont nous fêtons aujourd’hui le 23ème anniversaire de publication.

Questionnement :

Aïcha : -Pour ceux qui n’aurait pas lu le livre, comment nous raconteriez-vous le contenu de celui-ci ?

Georges : -Par mes extraordinaires talents de conteurs. ‘’Le vieux qui lisait des romans d’amours’’ suit les aventures de Antonio José Bolivar, vieil homme sur le déclin vivant dans le village d’El Idilio sur les berges d’un affluent du fleuve Amazone qui n’a pourtant rien d’idyllique. Un jour, un homme blanc est retrouvé mort et les Shuars, peuple d’indigènes sont accusés de son meurtre. Mais pour José Bolivar, qui a vécu longtemps avec eux, il n’y a aucun doute, il s’agit là de l’œuvre d’un félin.

Rémy : -Il part alors dans les profondeurs de la jungle avec une équipe mais c’est pourtant seul qu’il traquera la bête. Ce sera une véritable chasse à l’homme, devenant même une affaire personnelle. Un peu comme le capitaine Achab dans le roman ’’Moby Dick’’.

Aïcha : – Et donc, j’en viens à la question suivante : qu’avez-vous pensé du livre ? (elle désigne Rémy du doigt).Hum,…Rémy ?

Rémy : -Je l’ai trouvé très intéressant, vraiment culturel. Le cadre de l’histoire dans la forêt amazonienne est un thème très audacieux qui nous prend au vif.

Aïcha : -Mais tout à fait. D’ailleurs, ici, l’auteur, monsieur Sepúlveda s’est montré plus écologique.

Georges : – Il décrit ce monde vert dans lequel ses habitants, les Shuars vivent en symbiose avec la forêt. Un univers qui ne sera hélas plus ce monde.

Aïcha : -Parlons en justement du problème, qui est d’ailleurs toujours d’actualité.

Rémy : -C’est à cause de la mondialisation, cet être horrible et monstrueux qu’est l’homme continue toujours de laisser sa trace, ici en détruisant l’Amazonie et ses peuples locaux.

Georges : – Je suis tout à fait d’accord avec mon collègue. C’est l’homme qui démolit à coup de bulldozer l’Amazonie.

Aïcha : – Évidemment, c’est un problème dont l’ampleur nous dépasse tellement et devant lequel nous sommes totalement impuissants. Mais revenons à notre roman : certains évoque l’aspect philosophique de l’histoire tout en l’associant au conte. Alors, peut-on parler de conte philosophique ?

Rémy :-Bien sûr. D’abord il n’y a rien de plus poétique que le titre lui-même. ’’Le vieux qui lisait des romans d’amour’’.Ensuite, le héros que l’on nomme « le vieux » un peu comme Charles Perrault dans « le petit chaperon rouge » en référence à une caractéristique physique. Et enfin, Bolivar, personnage central du livre accomplit un exploit extraordinaire : il tue un fauve, une bête terrifiante, pleines de noblesses. C’est clairement un conte.

Georges : – Exactement ! Et je dirais même plus : un conte philosophique. Cela n’a l’air de rien mais ce livre donne matière à réfléchir. Le vieux Bolivar, sur le déclin, traque le fauve mais se traque lui-même en fait : lui qui lisait des romans d’amours sort de ses bouquins pour se replonger dans sa propre vie. Il déteste l’Amazonie à cause de ce qu’elle lui a fait à lui et à sa femme, et pourtant ne peut s’empêcher de l’aimer. C’est assez paradoxal.

Rémy : -Il y a aussi le fait qu’il lit des romans d’amours. Pas l’amour ‘’olé, olé’’ mais l’autre amour. Celui qui fait souffrir. Et que dans ces romans il découvre un monde qu’il ne connaît pas : notre monde, le civilisé. Lui qui a passé tellement de temps chez les Shuars en a presque oublié sa culture.

Aïcha : -En effet. Il y quand même quelque chose d’étonnant. Un moment, je cite un passage du livre, on dit qu’ « il était comme eux mais qu’il n’était pas des leurs » en parlant des Shuars et du vieux.

Georges : – Bolivar est un personnage à part : il n’est ni totalement civilisé ni totalement primitif. Il est indécis, conserve les traditions mais cède à la modernité. Je dirais qu’il évolue, qu’il apprend la vie.

Aïcha : -En plus, et c’est là une caractéristique essentielle du conte philosophique : c’est un prétexte à une critique de notre monde contemporain.

Georges :-C’est vrai. Ici l’auteur défend la lutte contre la déforestation. D’ailleurs ce n’est pas pour rien qu’il est dédié à Chico Mendes, figure du mouvement écologique universel

Rémy : – Vous savez ce que signifie le mot : philosophie ? Cela veut dire « amour de la connaissance » et lorsque le héros lit, où plutôt s’évade de notre monde triste et cruel, il se cultive, apprend des choses. C’est pareil pour nous lorsque nous découvrons ce petit chef-d’œuvre qu’est ’’le vieux qui lisait des romans d’amour ‘’.

Aïcha : -Lorsque vous comparez ce conte à la situation d’aujourd’hui en Amazonie, ce livre vous apparaît-t-il pertinent ?

Rémy : -Bien entendu ! Nous pouvons voir dans le récit que l’auteur s’est bien informé notamment par ses descriptions précises de cet univers troublé par l’homme.

Georges : – Et d’ailleurs, il est indiqué clairement à la fin que des chercheurs d’ors, braconniers et autres chasseurs souillent la virginité de l’Amazonie.

Aïcha : -Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Remercions chaleureusement nos deux invités qui nous ont honoré par leur présence dans nos studios. On n’espère les revoir très bientôt. À demain où nous intervieweront le politicien Bart De Wever.


426.Parlons un peu de Shakespeare…

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(image issue de : http://bloggingshakespeare.com/doing-something-about-hamlet)

    Quand on demande aux anglais de citer ce qui illustre pour eux le mieux le fleuron de leur littérature, ils citent spontanément 2 noms : Charles Dickens et William Shakespeare.Les deux sont mondialement connus mais se sont illustrés dans des genres totalement différents…le premier pour ses romans d’éducation (où l’on suit un protagoniste écarté de sa famille, devant faire face aux aléas de la vie, face à l’ordre, évoluant et devenant un être mature et qui réintègre la société avec un socle solide ) et le second pour ses pièces de théâtres.1e différence.Ensuite, ils ont vécu  à 3 siècle d’écarts : Shakespeare au 16e siècle et Dickens au 19e et on côtoyé deux reines d’Angleterre :  Elisabeth Ie pour le premier et Victoria pour le second.2e différence.Enfin, et c’est là un point important : on n’est pas sur, contrairement à Dickens, que Shakespeare a vraiment existé…c’est un nain historique.On a plus de preuves de l’existence du Christ que de la sienne.Certains pensent que c’est peut être Francis Bacon qui aurait utilisé ce nom d’emprunt. 3e différence.

   Plantons donc le décor pour raconter ce que l’on sait de Shakespeare : il est né en 1564 et serait mort en 1616.Son père était gantier et dans un premier temps, il semblerait que le garçon ait choisi également de suivre cette voie même si cette profession lui rapporte peu.Il se marie en 1582, avec Anne Hathaway et dès 1585, on ne trouve plus la moindre trace du bonhomme…sauf en 1592, où dans un pamphlet, Robert Greene, qui deviendra son rival,  fait une critique négative de l’un de ses écrits.Il y a vraisemblablement eu un Shakespeare, mais quand à savoir si c’est à lui qu’il faut attribuer la paternité des pièces de théâtre qu’il aurait écrit, ça c’est une autre histoire.

   De son vivant, celui qu’on appela William Shakespeare n’aura presque rien publié : il écrit pour les gens, les spectateurs mais jamais pour des « lecteurs ».L’homme puise chez d’autres auteurs et est fort influencé par Christopher Marlowe, dont il adore le roman « Faust ».De Shakespeare, on peut retenir cet particularité de vouloir raconter à chaque fois la même histoire mais dans des façons différentes et en changeant le registre et le ton.L’homme aime la nature, qui sera l’un de ses thèmes familier (les animaux, les saisons illustrant le passage du temps) et la mythologie celtique (lutins, fées,…).Il joue beaucoup sur les contrastes (jour/nuit,…).Son oeuvre est pleine de lyrisme.

   Le théâtre fut son fief, son trône, son dada.Il a construit un empire, devant parfois affronter les foudres de la censure.Pour lui, grâce à cet art, il va pouvoir montrer le monde tel qu’il est, comme si on le voyait à travers un miroir.Il peut néanmoins le retoucher, l’ajuster à sa guise et dénoncer des choses.L’homme y aborde le combat, les dangers de la passion, la mélancolie ( le deuil d’Hamlet), l’exotisme (avec l’Amérique, le nouveau monde dans « la tempête » où il plante une guerre de culture entre Prospéro (mage) et Caliban (Indien) ) et bien entendu les retrouvailles après la séparation,…le tout avec des scènes incroyables et des héros complexes, à plusieurs personnalité (on pense à Hamlet).Ses personnages sont souvent des hommes, parce que à l’époque, les rôles féminins étaient joués par des hommes.On y croise des fantômes, des fées, des princes, des rois, des sorcières (symbole du mal et de la tentation) et des bouffons.

   Dans ce reflet de l’humanité, on retrouve des drames historiques (2 tétralogies : Henry IV, V, VI, Richard II et III et le roi Jean où il aborde à chaque fois le destin tragique des grands rois, entourés d’ennemis dans leur entourage), des comédies (« La Mégère apprivoisée », « La Nuit des Rois », « Beaucoup de bruit pour rien », « Les joyeuses commères de Windsor » où encore « Le songe d’une nuit d’été »),  des comédies plus sombres, plus acides où l’on retrouve beaucoup d’ironie et le mauvais côté de l’humanité ( « Antoine et Cléopâtre », « Mesure pour mesure »)des drames romanesques (« La tempête » et « Périclès ») et bien sur des tragédies (« Titus Andronicus », « Roméo et Juliette », inspirée du mythe de Pyrame et Thisbé,   »Macbeth » où il illustre la lutte du bien contre le mal, « Hamlet » et le thème de la vengeance, « Othello » et celui de la jalousie et bien sur « le roi Lear »).

   Shakespeare devint très riche et fut anobli et enfila même le costume parfois pour se retrouver sur le devant de la scène.Il mourut le jour de son anniversaire

 

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(image issue de : http://redilion.deviantart.com/art/Oberon-and-Titania-341046531)


425.The Ancient of days -William Blake.

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   Nous  avions déjà cité le nom de William Blake, grand peintre et poète britannique du 18e siècle lorsque l’on vous avait montré l’un de ces plus célèbre tableau,  « le grand dragon rouge et la femme aux habits de soleil » .Ici, c’est d’une autre de ses oeuvres dont il est question.Dans « The Ancient of days » , l’homme montre sa conception du transcendant, de Dieu.Celle d’un architecte de l’univers qu’il baptise « Urizen » et qui à l’apparence d’un vieillard barbu et sage.Dans ce tableau, on le voit brandissant un compas, illustrant son aptitude quasi-monopolistique à organiser notre univers.Ce symbole a été  reprit par la franc-maçonnerie. 

   William Blake a échafaudé une véritable mythologie (se basant sur Milton et son « paradis perdu ») et Urizen a évolué au cours du développement de l’histoire de celle-ci.Symbolisant d’abord la raison et opposé à Los (l’imagination). puis l’une des quatres parties de Dieu (l’un des Zoas), l’une des divisions de Albion (la figure divine originelle).Urizen devient ensuite la figure du Mal, le Satan, le Diable.

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 L’oeuvre de Blake témoigne surtout de son attrait pour la Bible et de son romantisme.Il a fait des oeuvres au caractère quasi-prophétique, 

 


418.L’intrépide soldat de plomb-Hans Christian Andersen.

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, car ils étaient nés d’une vieille cuiller de plomb. L’arme au bras, l’œil fixe, l’uniforme rouge et bleu, quelle fière mine ils avaient tous ! La première chose qu’ils entendirent en ce monde, quand fut enlevé le couvercle de la boîte qui les renfermait, ce fut ce cri : “ Des soldats de plomb ! ” que poussait un petit garçon en battant des mains. On les lui avait donnés en cadeau pour sa fête, et il s’amusait à les ranger sur la table. Tous les soldats se ressemblaient parfaitement, à l’exception d’un seul, qui n’avait qu’une jambe : on l’avait jeté dans le moule le dernier, et il ne restait pas assez de plomb. Cependant il se tenait aussi ferme sur cette jambe que les autres sur deux, et c’est lui précisément qu’il nous importe de connaître.

Sur la table où étaient rangés nos soldats, il se trouvait beaucoup d’autres joujoux ; mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était un charmant château de papier. À travers les petites fenêtres, on pouvait voir jusque dans les salons. Au dehors se dressaient de petits arbres autour d’un petit miroir imitant un petit lac ; des cygnes en cire y nageaient et s’y réflétaient. Tout cela était bien gentil ; mais ce qu’il y avait de bien plus gentil encore, c’était une petite demoiselle debout à la porte ouverte du château. Elle aussi était de papier ; mais elle portait un jupon de linon transparent et très-léger, et au-dessus de l’épaule, en guise d’écharpe, un petit ruban bleu, étroit, au milieu duquel étincelait une paillette aussi grande que sa figure. La petite demoiselle tenait ses deux bras étendus, car c’était une danseuse, et elle levait une jambe si haut dans l’air, que le petit soldat de plomb ne put la découvrir, et s’imagina que la demoiselle n’avait comme lui qu’une jambe.

« Voilà une femme qui me conviendrait, pensa-t-il, mais elle est trop grande dame. Elle habite un château, moi une boîte, en compagnie de vingt-quatre camarades, et je n’y trouverais pas même une place pour elle. Cependant il faut que je fasse sa connaissance. »

Et, ce disant, il s’étendit derrière une tabatière. Là, il pouvait à son aise regarder l’élégante petite dame, qui toujours se tenait sur une jambe, sans perdre l’équilibre.

Le soir, tous les autres soldats furent remis dans leur boîte, et les gens de la maison allèrent se coucher. Aussitôt les joujoux commencèrent à s’amuser tout seuls : d’abord ils jouèrent à colin-maillard, puis ils se firent la guerre, enfin ils donnèrent un bal. Les soldats de plomb s’agitaient dans leur boîte, car ils auraient bien voulu en être ; mais comment soulever le couvercle ? Le casse-noisette fit des culbutes, et le crayon traça mille folies sur son ardoise. Le bruit devint si fort que le serin se réveilla et se mit à chanter. Les seuls qui ne bougeassent pas étaient le soldat de plomb et la petite danseuse. Elle se tenait toujours sur la pointe du pied, les bras étendus ; lui intrépidement sur son unique jambe, et sans cesser de l’épier.

Minuit sonna, et crac ! voilà le couvercle de la tabatière qui saute ; mais, au lieu de tabac, il y avait un petit sorcier noir. C’était un jouet à surprise.

« Soldat de plomb, dit le sorcier, tâche de porter ailleurs tes regards ! »

Mais le soldat fit semblant de ne pas entendre.

« Attends jusqu’à demain, et tu verras ! » reprit le sorcier.

Le lendemain, lorsque les enfants furent levés, ils placèrent le soldat de plomb sur la fenêtre ; mais tout à coup, enlevé par le sorcier ou par le vent, il s’envola du troisième étage, et tomba la tête la première sur le pavé. Quelle terrible chute ! Il se trouva la jambe en l’air, tout son corps portant son shako, et la baïonnette enfoncée entre deux pavés.

La servante et le petit garçon descendirent pour le chercher, mais ils faillirent l’écraser sans le voir. Si le soldat eût crié : « Prenez garde ! » ils l’auraient bien trouvé ; mais il jugea que ce serait déshonorer l’uniforme.

La pluie commença à tomber, les gouttes se suivirent bientôt sans intervalle ; ce fut alors un vrai déluge. Après l’orage, deux gamins vinrent à passer :

« Ohé ! dit l’un, par ici ! Voilà un soldat de plomb, faisons-le naviguer. »

Ils construisirent un bateau avec un vieux journal, mirent dedans le soldat de plomb, et lui firent descendre le ruisseau. Les deux gamins couraient à côté et battaient des mains. Quels flots, grand Dieu ! dans ce ruisseau ! Que le courant y était fort ! Mais aussi il avait plu à verse. Le bateau de papier était étrangement balloté, mais, malgré tout ce fracas, le soldat de plomb restait impassible, le regard fixe et l’arme au bras.

Tout à coup le bateau fut poussé dans un petit canal où il faisait aussi noir que dans la boîte aux soldats.

« Où vais-je maintenant ? pensa-t-il. Oui, oui, c’est le sorcier qui me fait tout ce mal. Cependant si la petite demoiselle était dans le bateau avec moi, l’obscurité fût-elle deux fois plus profonde, cela ne me ferait rien. »

Vignette de Bertall

Bientôt un gros rat d’eau se présenta ; c’était un habitant du canal :

« Voyons ton passe-port, ton passe-port ! »

Mais le soldat de plomb garda le silence et serra son fusil. La barque continua sa route, et le rat la poursuivit. Ouf ! il grinçait des dents, et criait aux pailles et aux petits bâtons : « Arrêtez-le, arrêtez-le ! il n’a pas payé son droit de passage, il n’a pas montré son passe-port. »

Mais le courant devenait plus fort, toujours plus fort ; déjà le soldat apercevait le jour, mais il entendait en même temps un murmure capable d’effrayer l’homme le plus intrépide. Il y avait au bout du canal une chute d’eau, aussi dangereuse pour lui que l’est pour nous une cataracte. Il en était déjà si près qu’il ne pouvait plus s’arrêter. La barque s’y lança : le pauvre soldat s’y tenait aussi roide que possible, et personne n’eût osé dire qu’il clignait seulement des yeux. La barque, après avoir tournoyé plusieurs fois sur elle-même, s’était remplie d’eau ; elle allait s’engloutir. L’eau montait jusqu’au cou du soldat, la barque s’enfonçait de plus en plus. Le papier se déplia, et l’eau se referma tout à coup sur la tête de notre homme. Alors il pensa à la gentille petite danseuse qu’il ne reverrait jamais, et crut entendre une voix qui chantait :

Soldat, le péril est grand ;
Voici la mort qui t’attend !

Le papier se déchira, et le soldat passa au travers. Au même instant il fut dévoré par un grand poisson.

C’est alors qu’il faisait noir pour le malheureux ! C’était pis encore que dans le canal. Et puis comme il y était serré ! Mais toujours intrépide, le soldat de plomb s’étendit de tout son long, l’arme au bras.

Le poisson s’agitait en tous sens et faisait d’affreux mouvements ; enfin il s’arrêta, et un éclair parut le transpercer. Le jour se laissa voir, et quelqu’un s’écria : « Un soldat de plomb ! » Le poisson avait été pris, exposé au marché, vendu, porté dans la cuisine, et la cuisinière l’avait ouvert avec un grand couteau. Elle prit avec deux

Vignette de Bertall

doigts le soldat de plomb par le milieu du corps, et l’apporta dans la chambre, où tout le monde voulut contempler cet homme remarquable qui avait voyagé dans le ventre d’un poisson. Cependant le soldat n’en était pas fier. On le plaça sur la table, et là — comme il arrive parfois des choses bizarres dans le monde ! — il se trouva dans la même chambre d’où il était tombé par la fenêtre. Il reconnut les enfants et les jouets qui étaient sur la table, le charmant château avec la gentille petite danseuse ; elle tenait toujours une jambe en l’air, elle aussi était intrépide. Le soldat de plomb fut tellement touché qu’il aurait voulu pleurer du plomb, mais cela n’était pas convenable. Il la regarda, elle le regarda aussi, mais ils ne se dirent pas un mot.

Tout à coup un petit garçon le prit, et le jeta au feu sans la moindre raison ; c’était sans doute le sorcier de la tabatière qui en était la cause.

Le soldat de plomb était là debout, éclairé d’une vive lumière, éprouvant une chaleur horrible. Toutes ses couleurs avaient disparu ; personne ne pouvait dire si c’étaient les suites du voyage ou le chagrin. Il regardait toujours la petite demoiselle, et elle aussi le regardait. Il se sentait fondre ; mais, toujours intrépide, il tenait l’arme au bras. Soudain s’ouvrit une porte, le vent enleva la danseuse, et, pareille à une sylphide, elle vola sur le feu près du soldat, et disparut en flammes. Le soldat de plomb était devenu une petite masse.

Le lendemain, lorsque la servante vint enlever les cendres, elle trouva un objet qui avait la forme d’un petit cœur de plomb ; tout ce qui était resté de la danseuse, c’était une paillette, que le feu avait rendue toute noire.


417.Le coffre volant-Hans Christian Andersen.

Il était une fois un marchand si riche, qu’il aurait pu paver toute une grande rue et encore une petite de pièces d’argent ; mais il avait bien garde de le faire ; il savait mieux employer sa richesse. Il ne dépensait un sou qu’avec la certitude de gagner un écu. C’était un marchand bien habile et tel il mourut.

Son fils hérita de tout cet argent ; il mena joyeuse vie, alla tous les soirs au bal masqué, fit des cerfs-volants avec des billets de banque, et s’amusa à faire des ronds dans l’eau en y jetant des pièces d’or, comme un autre des cailloux. De cette manière, il ne faut pas s’étonner s’il vint à bout de ses trésors, et s’il finit par n’avoir pour toute fortune que quatre sous ; pour garde-robe qu’une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre. Tous ses amis, ne pouvant plus se montrer dans la rue avec lui, l’abandonnèrent à la fois ; un d’eux néanmoins eut la bonté de lui envoyer un vieux coffre avec ces mots : « Fais ton paquet. » Certes le conseil était bon ; mais, comme le pauvre garçon n’avait rien à emballer, il se mit lui-même dans le coffre.

Ce coffre était bien bizarre : en pressant la serrure, il s’enlevait dans les airs comme un oiseau.

Le fils du marchand, dès qu’il eut connaissance de cette propriété merveilleuse, s’envola par la cheminée vers les nuages, et alla toujours devant lui. Le coffre craquait ; il eut peur qu’il ne se brisât en deux et ne lui fît faire un saut terrible. Cependant il arriva sain et sauf dans le pays des Turcs.

Après avoir caché son équipage dans la forêt, sous les feuilles sèches, il se rendit à la ville, où son arrivée n’étonna personne, vu que tous les Turcs marchaient comme lui, en robe de chambre et en pantoufles. En parcourant les rues, il rencontra une nourrice et un petit enfant.

« Nourrice turque, demanda-t-il, quel est ce grand château, près de la ville, dont les fenêtres sont si hautes ?

— C’est la demeure de la fille du roi, répondit la nourrice. On lui a prédit que son fiancé la rendra bien malheureuse ; c’est pourquoi personne ne peut l’approcher qu’en présence du roi et de la reine.

— Merci ! » dit le fils du marchand. Puis il retourna dans la forêt, se plaça dans le coffre et prit son vol. Bientôt il arriva sur le toit du château, et se glissa par la fenêtre dans la chambre de la princesse.

La princesse sommeillait sur un sofa ; sa beauté était si grande que notre homme ne put s’empêcher de l’embrasser. Elle se réveilla tout effrayée, mais il lui affirma qu’il était le dieu des Turcs, descendu du ciel en sa faveur. Cette déclaration la rassura aussitôt.

Assis près d’elle, il commença à lui raconter des histoires merveilleuses : celle du petit Rossignol, de la petite Sirène, de la Reine de la neige et de la mère Gigogne.

La princesse était enchantée de tous ces beaux contes, et elle lui promit de ne pas prendre d’autre mari que lui.

« Revenez samedi prochain, dit-elle. J’ai invité le roi et la reine à un thé ; ils seront fiers de me faire épouser le dieu des Turcs. Mais ayez soin surtout de leur raconter quelques belles aventures. Ma mère aime le genre moral et sérieux ; mon père, lui, préfère ce qui est joyeux et plaisant.

— Soyez tranquille ! ma corbeille de noces ne sera remplie que d’aventures. »

Ils se séparèrent ; et la princesse lui fit cadeau d’un sabre incrusté de pièces d’or, qui certes lui arrivaient à propos.

Il courut s’acheter une nouvelle robe de chambre, puis il s’assit dans la forêt pour inventer quelque histoire. D’abord, il éprouva beaucoup de difficultés, car ce n’est pas chose facile que de faire des contes ; mais enfin il réussit, et le samedi suivant il était prêt.

Le roi, la reine et toute la cour étaient venus prendre le thé chez la princesse ; le fils du marchand y fut reçu avec la plus grande amabilité.

« Veuillez nous raconter quelque aventure, dit la reine ; quelque chose de sensé et d’instructif.

— Ou quelque chose qui fasse rire, ajouta le roi.

— Avec plaisir, » répondit le jeune homme.

Et il raconta ce que vous allez entendre.

« Il y avait un jour un paquet d’allumettes extrêmement fières de leur haute naissance. Leur souche, c’est-à-dire le grand sapin dont chacune d’elles représentait un fragment, avait été jadis un des arbres les plus considérables de la forêt. Les allumettes étaient placées dans la cuisine, entre un briquet et un vieux pot de fer, à qui elles racontaient l’histoire de leur enfance. « Oui, disaient-elles, lorsque nous étions une branche verte, nous étions heureuses comme au paradis. Tous les matins et tous les soirs, on nous servait du thé de diamant ; c’était la rosée. Toute la journée nous avions le soleil, lorsque le soleil brillait, et les petits oiseaux nous chantaient des histoires. Aussi nous étions bien riches, car les autres arbres ne portaient de vêtements que dans l’été ; mais notre famille avait les moyens de nous donner des habits verts, en hiver comme en été. Vint une grande révolution, et notre famille fut dispersée par les bûcherons. Notre souche obtint une place de grand mât sur un magnifique vaisseau capable de faire le tour du monde ; d’autres branches obtinrent d’autres emplois, et notre partage fut celui d’éclairer la multitude. C’est ainsi que, malgré notre origine distinguée, nous nous trouvons dans la cuisine.

— Quant à moi, dit le pot de fer, mon sort est tout différent. Dès que je suis venu au monde, on n’a fait que m’écurer, me mettre sur le feu et m’en ôter. Je suis de la plus haute importance dans la maison, et je ne donne que dans le solide. Mon seul plaisir consiste, après le dîner, à reprendre, propre et luisant, ma place sur la planche, et à causer sérieusement avec mes camarades. Malheureusement, nous sommes toujours claquemurés ici, à l’exception du seau d’eau, qui quelquefois descend dans la cour. Il est vrai que le panier du marché nous apporte les nouvelles du dehors, mais il parle avec trop d’exaltation du gouvernement et du peuple. Aussi avant-hier un vieux pot en a été tellement bouleversé, qu’il est tombé par terre et s’est brisé. Si je ne me trompe, le panier, avec ses idées trop avancées, appartient à l’opposition.

— Tu parles trop ! » répliqua le briquet ; et l’acier, se heurtant contre le caillou, en fit jaillir des étincelles. « Tâchons de nous amuser un peu, ce soir.

— Oui, reprirent les allumettes, causons, et décidons quel est le plus noble de nous tous.

— Je n’aime pas à m’entretenir de moi-même, observa le pot de terre. Il nous reste d’autres sujets de conversation. Je commencerai par raconter l’histoire de ma vie, puis chacun en fera autant. Rien n’est plus divertissant. Or donc, sur les bords de la Baltique, non loin des superbes forêts de hêtres qui couvrent le sol de notre chère patrie, le vieux Danemark….

— À la bonne heure ! voilà un beau commencement, s’écrièrent les assiettes ; voilà une histoire qui promet !

— Là, continua le pot de terre, j’ai passé ma jeunesse dans une famille paisible. Les meubles y étaient frottés tous les quinze jours, le plancher lavé, et les rideaux nettoyés.

— Que vous avez une manière intéressante de raconter ! dit le balai ; on dirait une bonne femme de ménage qui parle, tellement tout cela respire la propreté.

— Certainement, » appuya le seau ; et, transporté de joie, il fit un petit bond ; une partie de son eau tomba bruyamment à terre.

Et le pot continua son récit, dont la fin était aussi belle que le commencement.

Toutes les assiettes s’agitèrent joyeusement, et le balai prit quelques brins de persil pour couronner le pot. Certes, cette distinction dut vexer les autres, mais ils pensèrent : « Si je le couronne aujourd’hui, il me couronnera demain. »

« Dansons ! » dirent les pincettes ; et elles se mirent à danser. C’était curieux à voir, comme elles savaient lever une jambe en l’air ! La vieille couverture de la chaise creva de rire en les regardant.

« Nous demandons à être aussi couronnées, dirent les pincettes ; et on les couronna.

« Quel genre ! » pensaient les allumettes.

« Ensuite la théière fut priée de chanter, mais elle prétexta un refroidissement. C’était pur orgueil, car elle se faisait toujours entendre quand il y avait du monde au salon.

« Sur la fenêtre était une vieille plume d’oie dont la domestique se servait pour écrire. Cette plume n’avait rien de remarquable, si ce n’est qu’on l’avait trop enfoncée dans l’encrier. Du reste, elle en était fière.

« Si la théière ne veut pas chanter, dit-elle, nous nous en passerons. Dehors, dans la cage, il y a le rossignol qui chantera sans se faire prier, quoiqu’il n’ait rien appris. Nous serons indulgents ce soir.

— Cette proposition me paraît assez inconvenante, » répondit la bouilloire, sœur de la théière, et chanteuse ordinaire de la cuisine ; « pourquoi admettre parmi nous un oiseau étranger ? Ce n’est guère patriotique. J’en fais juge le panier du marché.

— Franchement parlant, répliqua le panier, je suis profondément vexé de passer ma soirée de la sorte. Il vaudrait bien mieux, ce me semble mettre l’ordre partout ; chacun resterait à sa place, et je dirigerais les divertissements. Vous verriez bien autre chose.

— Non, laissez-nous faire du tapage ! » dirent tous les ustensiles.

« Mais en ce moment la porte s’ouvrit. C’était la servante ; personne ne bougea plus, personne ne souffla mot. Cependant il n’y avait pas parmi eux de pot si mince qu’il ne se crût très-capable, et d’une origine très-distinguée.

« Oui, pensait chacun d’eux, si on avait voulu me laisser faire, nous nous serions autrement amusés ce soir. »

« La bonne prit les allumettes pour allumer son feu. Ciel ! comme elles craquèrent et s’enflammèrent avec fracas !

« Maintenant, se disaient-elles, tout le monde est obligé de reconnaître notre splendeur ! Quelle lumière ! quelle… » Et ce n’était plus qu’un peu de cendre.

— Voilà une aventure charmante ! dit la reine ; tout à l’heure je me croyais transportée au milieu de la cuisine, près des allumettes. Aussi vous épouserez notre fille.

— Oui, certes ! ajouta le roi, tu auras notre fille pour femme, et à lundi la noce. »

En le tutoyant, on regardait déjà le fils du marchand comme membre de la famille.

La veille de la noce, toute la ville fut illuminée. On jeta dans toutes les rues des brioches et des macarons ; les gamins grimpaient sur les arbres criaient : hourra ! et sifflaient entre leurs doigts C’était vraiment un spectacle magnifique.

« Maintenant, se dit le fils du marchand, il faut que moi aussi de mon côté je fasse quelque chose. »

Vignette de Bertall

Il acheta une quantité de fusées volantes, de pétards, toutes les pièces d’un beau feu d’artifice, puis il les mit dans son coffre, et s’éleva dans les airs.

Routch ! ritch ! routch ! quelle détonation ! quel éclat ! et combien de couleurs !

À cette vue, tous les Turcs se mirent à sauter de joie, si bien que leurs pantoufles volaient jusqu’à leurs oreilles. Jamais ils n’avaient vu un pareil phénomène. Maintenant ils étaient bien convaincus que c’était leur dieu en personne qui allait épouser la princesse.

Revenu dans la forêt, le fils du marchand se dit : « Il faut que j’aille dans la ville, pour apprendre l’effet qu’a produit mon feu d’artifice. » Ce désir était bien naturel.

Que de choses singulières on lui en raconta ! chacun l’avait vu d’une manière différente, mais tous en étaient enchantés.

« J’ai vu le dieu des Turcs, disait l’un ; il avait les yeux brillants comme des étoiles, et une barbe semblable à l’écume des vagues.

— Il s’est envolé sur un manteau de feu, disait l’autre ; et dans les plis du manteau de jolis petits anges voltigeaient. »

Le jeune homme entendit encore plus d’une belle chose ce soir-là, la veille de sa noce. Enfin il retourna dans la forêt pour se placer dans son coffre ; mais nulle part il ne l’aperçut. Le coffre avait été brûlé, brûlé par une étincelle de feu d’ artifice. Il n’en restait qu’un peu de cendre. Le pauvre garçon ne pouvait plus s’envoler ni revoir sa fiancée.

Elle l’attendit sur le toit toute la journée ; elle l’attend encore. Lui cependant parcourt le monde en racontant des aventures ; mais aucune d’elles n’est aussi joyeuse que celle des allumettes.


416.Le coeur révélateur-Edgar Poe.

Vrai ! — je suis très nerveux, épouvantablement nerveux, je l’ai toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou ? La maladie a aiguisé mes sens, — elle ne les a pas détruits, — elle ne les a pas émoussés. Plus que tous les autres, j’avais le sens de l’ouïe très fin. J’ai entendu toutes choses du ciel et de la terre. J’ai entendu bien des choses de l’enfer. Comment donc suis-je fou ? Attention ! Et observez avec quelle santé, — avec quel calme je puis vous raconter toute l’histoire.

Il est impossible de dire comment l’idée entra primitivement dans ma cervelle ; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D’objet, il n’y en avait pas. La passion n’y était pour rien. J’aimais le vieux bonhomme. Il ne m’avait jamais fait de mal. Il ne m’avait jamais insulté. De son or je n’avais aucune envie. Je crois que c’était son œil ! Oui, c’était cela ! Un de ses yeux ressemblait à celui d’un vautour, — un œil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet œil tombait sur moi, mon sang se glaçait ; et ainsi, lentement, — par degrés, — je me mis en tête d’arracher la vie du vieillard, et par ce moyen de me délivrer de l’œil à tout jamais. 

Maintenant, voici le hic ! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de rien. Mais si vous m’aviez vu ! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je procédai ! — avec quelle précaution, — avec quelle prévoyance, — avec quelle dissimulation je me mis à l’œuvre ! Je ne fus jamais plus aimable pour le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et, chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je l’ouvrais, — oh ! si doucement ! Et alors, quand je l’avais suffisamment entrebâillée pour ma tête, j’introduisais une lanterne sourde, bien fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière ; puis je passais la tête. Oh ! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma tête ! Je la mouvais lentement, — très, très lentement, — de manière à ne pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour introduire toute ma tête à travers l’ouverture, assez avant pour le voir couché sur son lit. Ah ! un fou aurait-il été aussi prudent ? — Et alors, quand ma tête était bien dans la chambre, j’ouvrais la lanterne avec précaution, — oh ! avec quelle précaution, avec quelle précaution ! — car la charnière criait. — Je l’ouvrais juste assez pour qu’un filet imperceptible de lumière tombât sur l’œil de vautour. Et cela, je l’ai fait pendant sept longues nuits, — chaque nuit juste à minuit : — mais je trouvai toujours l’œil fermé ; et ainsi il me fut impossible d’accomplir l’œuvre ; car ce n’était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais œil. Et, chaque matin, quand le jour paraissait, j’entrais hardiment dans sa chambre, je lui parlais courageusement, l’appelant par son nom d’un ton cordial et m’informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez qu’il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s’il avait soupçonné que, chaque nuit, juste à minuit, je l’examinais pendant son sommeil.

La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La petite aiguille d’une montre se meut plus vite que ne faisait ma main. Jamais, avant cette nuit, je n’avais senti toute l’étendue de mes facultés, — de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de triomphe. Penser que j’étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et qu’il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes ! À cette idée, je lâchai un petit rire ; et peut-être m’entendit-il ; car il remua soudainement sur son lit, comme s’il se réveillait. Maintenant, vous croyez peut-être que je me retirai, — mais non. Sa chambre était aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses, — car les volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs, — et, sachant qu’il ne pouvait pas voir l’entre-bâillement de la porte, je continuai à la pousser davantage, toujours davantage.

J’avais passé ma tête, et j’étais au moment d’ouvrir la lanterne, quand mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se dressa sur son lit, criant : « Qui est là ? »

Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne l’entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux écoutes ; — juste comme j’avais fait pendant des nuits entières, écoutant les horloges-de-mort dans le mur.

Mais voilà que j’entendis un faible gémissement, et je reconnus que c’était le gémissement d’une terreur mortelle. Ce n’était pas un gémissement de douleur ou de chagrin ; — oh ! non, — c’était le bruit sourd et étouffé qui s’élève du fond d’une âme surchargée d’effroi. Je connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je le connaissais bien. Je savais ce qu’éprouvait le vieux homme, et j’avais pitié de lui, quoique j’eusse le rire dans le cœur. Je savais qu’il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il s’était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été grossissant. Il avait tâché de se persuader qu’elles étaient sans cause, mais il n’avait pas pu. Il s’était dit à lui-même : « Ce n’est rien, que le vent dans la cheminée ; — ce n’est qu’une souris qui traverse le parquet ; » ou : « C’est simplement un grillon qui a poussé son cri. » Oui, il s’est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses ; mais tout cela a été vain. Tout a été vain, parce que la Mort qui s’approchait avait passé devant lui avec sa grande ombre noire, et qu’elle avait ainsi enveloppé sa victime. Et c’était l’influence funèbre de l’ombre inaperçue qui lui faisait sentir, — quoiqu’il ne vît et n’entendît rien, — qui lui faisait sentir la présence de ma tête dans la chambre.

Quand j’eus attendu un long temps, très patiemment, sans l’entendre se recoucher, je me résolus à entr’ouvrir un peu la lanterne, mais si peu, si peu que rien. Je l’ouvris donc, — si furtivement, si furtivement, que vous ne sauriez l’imaginer, — jusqu’à ce qu’enfin un seul rayon pâle, comme un fil d’araignée, s’élançât de la fente et s’abattît sur l’œil de vautour.

Il était ouvert, — tout grand ouvert, et j’entrai en fureur aussitôt que je l’eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté, — tout entier d’un bleu terne et recouvert d’un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes os ; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du vieillard ; car j’avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément sur la place maudite.

Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la folie n’est qu’une hyperacuité des sens ? — Maintenant, je vous le dis, un bruit sourd, étouffé, fréquent, vint à mes oreilles, semblable à celui que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce son-là, je le reconnus bien aussi. — C’était le battement du cœur du vieux. Il accrut ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.

Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m’appliquais à maintenir le rayon droit sur l’œil. En même temps, la charge infernale du cœur battait plus fort ; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard devait être extrême ! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque minute ! — Me suivez-vous bien ? Je vous ai dit que j’étais nerveux ; je le suis, en effet. Et maintenant, au plein cœur de la nuit, parmi le silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore, je me contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort, toujours plus fort ! Je croyais que le cœur allait crever. Et voilà qu’une nouvelle angoisse s’empara de moi : — le bruit pouvait être entendu par un voisin ! L’heure du vieillard était venue ! Avec un grand hurlement, j’ouvris brusquement la lanterne et m’élançai dans la chambre. Il ne poussa qu’un cri, — un seul. En un instant je le précipitai sur le parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors, je souris avec bonheur, voyant ma besogne fort avancée. Mais, pendant quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne me tourmenta pas ; on ne pouvait l’entendre à travers le mur. À la longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j’examinai le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le cœur, et l’y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était roide mort. Son œil désormais ne me tourmenterait plus.

Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s’évanouira quand je vous décrirai les sages précautions que j’employai pour dissimuler le cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence. Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.

Puis j’arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement, si adroitement, qu’aucun œil humain — pas même le sien ! — n’aurait pu y découvrir quelque chose de louche. Il n’y avait rien à laver, — pas une souillure, — pas une tache de sang. J’avais été trop bien avisé pour cela. Un baquet avait tout absorbé, ah ! ah !

Quand j’eus fini tous ces travaux, il était quatre heures, — il faisait toujours aussi noir qu’à minuit. Pendant que le timbre sonnait l’heure, on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir avec un cœur léger, — car qu’avais-je à craindre maintenant ? Trois hommes entrèrent qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit ; cela avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup : une dénonciation avait été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers) avaient été envoyés pour visiter les lieux.

Je souris, — car qu’avais-je à craindre ? Je souhaitai la bienvenue à ces gentlemen. — Le cri, dis-je, c’était moi qui l’avais poussé dans un rêve. Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, et à bien chercher. À la fin, je les conduisis dans sa chambre. Je leur montrai ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans l’enthousiasme de ma confiance, j’apportai des sièges dans la chambre, et les priai de s’y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec la folle audace d’un triomphe parfait, j’installai ma propre chaise sur l’endroit même qui recouvrait le corps de la victime.

Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus. Je me sentais singulièrement à l’aise. Ils s’assirent, et ils causèrent de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me tintaient ; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient. Le tintement devint plus distinct ; — il persista et devint encore plus distinct ; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette sensation ; mais elle tint bon, et prit un caractère tout à fait décidé, tant qu’à la fin je découvris que le bruit n’était pas dans mes oreilles.

Sans doute je devins alors très pâle ; — mais je bavardais encore plus couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours, — et que pouvais-je faire ? C’était un bruit sourd, étouffé, fréquent, ressemblant beaucoup à celui que ferait une montre enveloppée dans du coton. Je respirai laborieusement. — Les officiers n’entendaient pas encore. Je causai plus vite, avec plus de véhémence ; mais le bruit croissait incessamment. — Je me levai, et je disputai sur des niaiseries, dans un diapason très élevé et avec une violente gesticulation ; mais le bruit montait, montait toujours. — Pourquoi nevoulaient-ils pas s’en aller ? — J’arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas, comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs ; — mais le bruit croissait régulièrement. Ô Dieu ! que pouvais-je faire ? J’écumais, — je battais la campagne, — je jurais ! j’agitais la chaise sur laquelle j’étais assis, et je la faisais crier sur le parquet ; mais le bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus fort, — plus fort ! — toujours plus fort ! Et toujours les hommes causaient, plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu’ils n’entendissent pas ? Dieu tout-puissant ! — Non, non ! Ils entendaient ! — ils soupçonnaient ! — ils savaient, — ils se faisaient un amusement de mon effroi ! — je le crus, et je le crois encore. Mais n’importe quoi était plus tolérable que cette dérision ! Je ne pouvais pas supporter plus longtemps ces hypocrites sourires ! Je sentis qu’il fallait crier ou mourir ! — et maintenant encore, l’entendez-vous ? — écoutez ! plus haut ! — plus haut ! — toujours plus haut ! — toujours plus haut !

« Misérables ! — m’écriai-je, — ne dissimulez pas plus longtemps ! J’avoue la chose ! — arrachez ces planches ! c’est là ! c’est là ! — c’est le battement de son affreux cœur ! »


396.Les malheurs de Sophie-Chapitre 1 : la poupée de cire.

 « Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m’a envoyée de Paris ; je crois que c’est une poupée de cire, car il m’en a promis une.

La Bonne.

Où est la caisse ?

Sophie.

Dans l’antichambre : venez vite, ma bonne, je vous en supplie. »

La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie à l’antichambre. Une caisse de bois blanc était posée sur une chaise ; la bonne l’ouvrit. Sophie aperçut la tête blonde et frisée d’une jolie poupée de cire ; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la poupée, qui était encore couverte d’un papier d’emballage.

La Bonne.

Prenez garde ! ne tirez pas encore ; vous allez tout casser. La poupée tient par des cordons.

Sophie.

Cassez-les, arrachez-les ; vite, ma bonne, que j’aie ma poupée.

La bonne, au lieu de tirer et d’arracher, prit ses ciseaux, coupa les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus jolie poupée qu’elle eût jamais vue. Les joues étaient roses avec de petites fossettes ; les yeux bleus et brillants ; le cou, la poitrine, les bras en cire, charmants et potelés. La toilette était très simple : une robe de percale festonnée, une ceinture bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.

Sophie l’embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras, elle se mit à sauter et à danser. Son cousin Paul, qui avait cinq ans, et qui était en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie qu’elle poussait.

« Paul, regarde quelle jolie poupée m’a envoyée papa ! s’écria Sophie.

Paul.

Donne-la-moi, que je la voie mieux.

Sophie.

Non, tu la casserais.

Paul.

Je t’assure que j’y prendrai bien garde ; je te la rendrai tout de suite. »

Sophie donna la poupée à son cousin, en lui recommandant encore de prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la regarda de tous les côtés, puis la remit à Sophie en secouant la tête.

Sophie.

Pourquoi secoues-tu la tête ?

Paul.

Parce que cette poupée n’est pas solide ; je crains que tu ne la casses.

Sophie.

Oh ! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que je ne la casserai jamais. Je vais demander à maman d’inviter Camille et Madeleine à déjeuner avec nous, pour leur faire voir ma jolie poupée.

Paul.

Elles te la casseront.

Sophie.

Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine en cassant ma pauvre poupée.

Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupée, parce que ses amies devaient venir. En l’habillant, elle la trouva pâle. « Peut-être, dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacés. Je vais la mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j’en ai bien soin et que je la tiens bien chaudement. » Sophie alla porter la poupée au soleil sur la fenêtre du salon.

« Que fais-tu à la fenêtre, Sophie ? » lui demanda sa maman.

Sophie.

Je veux réchauffer ma poupée, maman ; elle a très froid.

La Maman.

Prends garde, tu vas la faire fondre.

Sophie.

Oh non ! maman, il n’y a pas de danger : elle est dure comme du bois.

La Maman.

Mais la chaleur la rendra molle ; il lui arrivera quelque malheur, je t’en préviens. »

Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupée étendue tout de son long au soleil, qui était brûlant.

Au même instant elle entendit le bruit d’une voiture : c’étaient ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d’elles ; Paul les avait attendues sur le perron ; elles entrèrent au salon en courant et parlant toutes à la fois. Malgré leur impatience de voir la poupée, elles commencèrent par dire bonjour à Mme de Réan, maman de Sophie ; elles allèrent ensuite à Sophie, qui tenait sa poupée et la regardait d’un air consterné.

Madeleine, regardant la poupée.

La poupée est aveugle, elle n’a pas d’yeux.

Camille.

Quel dommage ! comme elle est jolie !

Madeleine.

Mais comment est-elle devenue aveugle ! Elle devait avoir des yeux.

Sophie ne disait rien ; elle regardait la poupée et pleurait.

Madame De Réan.

Je t’avais dit, Sophie, qu’il arriverait un malheur à ta poupée si tu t’obstinais à la mettre au soleil. Heureusement que la figure et les bras n’ont pas eu le temps de fondre. Voyons, ne pleure pas ; je suis très habile médecin, je pourrai peut-être lui rendre ses yeux.

Sophie, pleurant.

C’est impossible, maman, ils n’y sont plus.

Mme de Réan prit la poupée en souriant et la secoua un peu ; on entendit comme quelque chose qui roulait dans la tête. « Ce sont les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Réan ; la cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombés. Mais je tâcherai de les ravoir. Déshabillez la poupée, mes enfants, pendant que je préparerai mes instruments. »

Aussitôt Paul et les trois petites filles se précipitèrent sur la poupée pour la déshabiller. Sophie ne pleurait plus ; elle attendait avec impatience ce qui allait arriver.

La maman revint, prit ses ciseaux, détacha le corps cousu à la poitrine ; les yeux, qui étaient dans la tête, tombèrent sur ses genoux ; elle les prit avec des pinces, les replaça où ils devaient être, et, pour les empêcher de tomber encore, elle coula dans la tête, et sur la place où étaient les yeux, de la cire fondue qu’elle avait apportée dans une petite casserole ; elle attendit quelques instants que la cire fût refroidie, et puis elle recousit le corps à la tête.

Les petites n’avaient pas bougé. Sophie regardait avec crainte toutes ces opérations, elle avait peur que ce ne fût pas bien ; mais, quand elle vit sa poupée raccommodée et aussi jolie qu’auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l’embrassa dix fois.

« Merci, ma chère maman, disait-elle, merci : une autre fois je vous écouterai, bien sûr. »

On rhabilla bien vite la poupée, on l’assit sur un petit fauteuil et on l’emmena promener en triomphe en chantant :

 

Vive maman !
De baisers je la mange.
Vive maman !
Elle est notre bon ange.

 

La poupée vécut très longtemps bien soignée, bien aimée ; mais petit à petit elle perdit ses charmes, voici comment.

Un jour, Sophie pensa qu’il était bon de laver les poupées, puisqu’on lavait les enfants ; elle prit de l’eau, une éponge, du savon, et se mit à débarbouiller sa poupée ; elle la débarbouilla si bien, qu’elle lui enleva toutes ses couleurs : les joues et les lèvres devinrent pâles comme si elle était malade, et restèrent toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupée resta pâle.

Un autre jour, Sophie pensa qu’il fallait lui friser les cheveux ; elle lui mit donc des papillotes : elle les passa au fer chaud, pour que les cheveux fussent mieux frisés. Quand elle lui ôta ses papillotes, les cheveux restèrent dedans ; le fer était trop chaud, Sophie avait brûlé les cheveux de sa poupée, qui était chauve. Sophie pleura, mais la poupée resta chauve.

Un autre jour encore, Sophie, qui s’occupait beaucoup de l’éducation de sa poupée, voulut lui apprendre à faire des tours de force. Elle la suspendit par les bras à une ficelle ; la poupée, qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya de la raccommoder ; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que l’autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.

Une autre fois, Sophie songea qu’un bain de pieds serait très utile à sa poupée, puisque les grandes personnes en prenaient. Elle versa de l’eau bouillante dans un petit seau, y plongea les pieds de la poupée, et, quand elle la retira, les pieds s’étaient fondus, et étaient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupée resta sans jambes.

Depuis tous ces malheurs, Sophie n’aimait plus sa poupée, qui était devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient ; enfin, un dernier jour, Sophie voulut lui apprendre à grimper aux arbres ; elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir ; mais la poupée, qui ne tenait pas bien, tomba : sa tête frappa contre des pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais elle invita ses amies à venir enterrer sa poupée.


392.Un conte des milles et une nuit : Sinbad le marin : première partie.

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Sire, sous le règne de ce même calife Haroun Alraschid, dont je viens de parler, il y avoit à Bagdad un pauvre porteur qui se nommoit Hindbad. Un jour qu’il faisoit une chaleur excessive, il portoit une charge très-pesante d’une extrémité de la ville à une autre. Comme il étoit fort fatigué du chemin qu’il avoit déjà fait, et qu’il lui en restoit encore beaucoup à faire, il arriva dans une rue où régnoit un doux zéphir, et dont le pavé étoit arrosé d’eau de rose. Ne pouvant désirer un vent plus favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces, il posa sa charge à terre et s’assit dessus auprès d’une grande maison.

Il se sut bientôt très-bon gré de s’être arrêté en cet endroit ; car son odorat fut agréablement frappé d’un parfum exquis de bois d’aloës et de pastilles, qui sortoit par les fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant avec l’odeur de l’eau de rose, achevoit d’embaumer l’air. Outre cela, il ouït en dedans un concert de divers instrumens, accompagnés du ramage harmonieux d’un grand nombre de rossignols et d’autres oiseaux particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie et la fumée de plusieurs sortes de viandes qui se faisoient sentir, lui firent juger qu’il y avoit là quelque festin, et qu’on s’y réjouissoit. Il voulut savoir qui demeuroit en cette maison qu’il ne connoissoit pas bien, parce qu’il n’avoit pas eu occasion de passer souvent par cette rue. Pour satisfaire sa curiosité, il s’approcha de quelques domestiques qu’il vit à la porte, magnifiquement habillés, et demanda à l’un d’entr’eux comment s’appeloit le maître de cet hôtel. « Hé quoi, lui répondit le domestique, vous demeurez à Bagdad, et vous ignorez que c’est ici la demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce fameux voyageur qui a parcouru toutes les mers que le soleil éclaire ? » Le porteur, qui avoit ouï parler des richesses de Sindbad, ne put s’empêcher de porter envie à un homme dont la condition lui paroissoit aussi heureuse qu’il trouvoit la sienne déplorable. L’esprit aigri par ses réflexions, il leva les yeux au ciel, et dit assez haut pour être entendu : « Puissant créateur de toutes choses, considérez la différence qu’il y a entre Sindbad et moi ; je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux ; et j’ai bien de la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d’orge, pendant que l’heureux Sindbad dépense avec profusion d’immenses richesses, et mène une vie pleine de délices. Qu’a-t-il fait pour obtenir de vous une destinée si agréable ? Qu’ai-je fait pour en mériter une si rigoureuse ? » En achevant ces paroles, il frappa du pied contre terre, comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son désespoir.

Il étoit encore occupé de ses tristes pensées, lorsqu’il vit sortir de l’hôtel un valet qui vint à lui, et qui, le prenant par le bras, lui dit : « Venez, suivez-moi, le seigneur Sindbad, mon maître, veut vous parler. »

Le jour qui parut en cet endroit, empêcha Scheherazade de continuer cette histoire ; mais elle la reprit ainsi le lendemain :

 


LXXe NUIT. 


 

Sire, votre majesté peut aisément s’imaginer qu’Hindbad ne fut pas peu surpris du compliment qu’on lui faisoit. Après le discours qu’il venoit de tenir, il avoit sujet de craindre que Sindbad ne l’envoyât chercher pour lui faire quelque mauvais traitement ; c’est pourquoi il voulut s’excuser sur ce qu’il ne pouvoit abandonner sa charge au milieu de la rue ; mais le valet de Sindbad l’assura qu’on y prendroit garde, et le pressa tellement sur l’ordre dont il étoit chargé, que le porteur fut obligé de se rendre à ses instances.

Le valet l’introduisit dans une grande salle, où il y avoit un bon nombre de personnes autour d’une table couverte de toutes sortes de mets délicats. Ou voyoit à la place d’honneur un personnage grave, bien fait et vénérable par une longue barbe blanche ; et derrière lui, étoit debout une foule d’officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce personnage étoit Sindbad. Le porteur, dont le trouble s’augmenta à la vue de tant de monde et d’un festin si superbe, salua la compagnie en tremblant. Sindbad lui dit de s’approcher ; et après l’avoir fait asseoir à sa droite, il lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à boire d’un excellent vin, dont le buffet étoit abondamment garni.

Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeoient plus, prit la parole ; et s’adressant à Hindbad, qu’il traita de frère, selon la coutume des Arabes lorsqu’ils se parlent familièrement, lui demanda comment il se nommoit, et quelle étoit sa profession. « Seigneur, lui répondit-il, je m’appelle Hindbad. » « Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que la compagnie vous voit aussi avec plaisir ; mais je souhaiterois d’apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. » Sindbad, avant que de se mettre à table, avoit entendu tout son discours par la fenêtre ; et c’étoit ce qui l’avoit engagé à le faire appeler.

À cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et repartit : « Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m’avoit mis en mauvaise humeur, et il m’est échappé quelques paroles indiscrètes que je vous supplie de me pardonner. » « Oh ne croyez pas, reprit Sindbad, que je sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J’entre dans votre situation ; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains ; mais il faut que je vous tire d’une erreur où vous me paroissez être à mon égard. Vous vous imaginez, sans doute, que j’ai acquis sans peine et sans travail toutes les commodités et le repos dont vous voyez que je jouis ; désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux, qu’après avoir souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de l’esprit que l’imagination peut concevoir. Oui, seigneurs, ajouta-t-il en s’adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer que ces travaux sont si extraordinaires, qu’ils sont capables d’ôter aux hommes les plus avides de richesses, l’envie fatale de traverser les mers pour en acquérir. Vous n’avez peut-être entendu parler que confusément de mes étranges aventures, et des dangers que j’ai courus sur mer dans les sept voyages que j’ai faits ; et puisque l’occasion s’en présente, je vais vous en faire un rapport fidèle : je crois que vous ne serez pas fâchés de l’entendre. »

Comme Sindbad vouloit raconter son histoire, particulièrement à cause du porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu’on fît porter la charge qu’il avoit laissée dans la rue, au lieu où Hindbad marqua qu’il souhaitoit qu’elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes : 

PREMIER VOYAGE

DE SINDBAD LE MARIN. 


 

« J’avois hérité de ma famille des biens considérables, j’en dissipai la meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse ; mais je revins de mon aveuglement, et rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses étoient périssables, et qu’on en voyoit bientôt la fin quand on les ménageoit aussi mal que je faisois. Je pensai de plus que je consumois malheureusement dans une vie déréglée, le temps, qui est la chose du monde la plus précieuse. Je considérai encore que c’étoit la dernière et la plus déplorable de toutes les misères, que d’être pauvre dans la vieillesse. Je me souvins de ces paroles du grand Salomon, que j’avois autrefois ouï dire à mon père : « Il est moins fâcheux d’être dans le tombeau que dans la pauvreté. »

» Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon patrimoine. Je vendis à l’encan en plein marché, tout ce que j’avois de meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négocioient par mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d’argent qui me restoit ; et dès que j’eus pris cette résolution, je ne tardai guère à l’exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m’embarquai avec plusieurs marchands sur un vaisseau que nous avions équipé à frais communs. 

» Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le golfe Persique, qui est formé par les côtes de l’Arabie heureuse à la droite, et par celles de Perse à la gauche, et dont la plus grande largeur est de soixante et dix lieues, selon la commune opinion. Hors de ce golfe, la mer du Levant, la même que celle des Indes, est très-spacieuse : elle a d’un côté pour bornes les côtes d’Abyssinie, et quatre mille cinq cents lieues de longueur jusqu’aux isles de Vakvak. Je fus d’abord incommodé de ce qu’on appelle le mal de mer ; mais ma santé se rétablit bientôt, et depuis ce temps-là, je n’ai point été sujet à cette maladie.

» Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs isles, et nous y vendîmes ou échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite isle presque à fleur d’eau, qui ressembloit à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l’équipage qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent. Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à nous délasser de la fatigue de la mer, l’isle trembla tout-à-coup, et nous donna une rude secousse…

À ces mots, Scheherazade s’arrêta, parce que le jour commençoit à paroître. Elle reprit ainsi son discours sur la fin de la nuit suivante :

 


 

  LXXIe NUIT.


 

Sire, Sindbad poursuivant son histoire: « On s’aperçut, dit-il, du tremblement de l’isle dans le vaisseau, d’où l’on nous cria de nous rembarquer promptement ; que nous allions tous périr ; que ce que nous prenions pour une isle, étoit le dos d’une baleine. Les plus diligens se sauvèrent dans la chaloupe, d’autres se jetèrent à la nage. Pour moi, j’étois encore sur l’isle, ou plutôt sur la baleine, lorsqu’elle se plongea dans la mer, et je n’eus que le temps de me prendre à une pièce de bois qu’on avoit apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étoient dans la chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageoient, voulut profiter d’un vent frais et favorable qui s’étoit élevé, il fit hisser les voiles, et m’ôta par-là l’espérance de gagner le vaisseau.

» Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d’un côté, et tantôt d’un autre ; je disputai contr’eux ma vie tout le reste du jour et de la nuit suivante. Je n’avois plus de force le lendemain, et je désespérois d’éviter la mort, lorsqu’une vague me jeta heureusement contre une isle. Le rivage en étoit haut et escarpé, et j’aurois eu beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d’arbres que la fortune sembloit avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m’en eussent donné le moyen. Je m’étendis sur la terre, où je demeurai à demi mort, jusqu’à ce qu’il fût grand jour et que le soleil parût.

» Alors, quoique je fusse très-foible à cause du travail de la mer, et parce que je n’avois pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger. J’en trouvai quelques-unes, et j’eus le bonheur de rencontrer une source d’eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les forces m’étant revenues, je m’avançai dans l’île, marchant sans tenir de route assurée. J’entrai dans une belle plaine, où j’aperçus de loin un cheval qui paissoit. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la crainte et la joie ; car j’ignorois si je n’allois pas chercher ma perte plutôt qu’une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai en approchant que c’étoit une cavale attachée à un piquet. Sa beauté attira mon attention ; mais pendant que je la regardois, j’entendis la voix d’un homme qui parloit sous terre. Un moment après, cet homme parut, vint à moi, et me demanda qui j’étois. Je lui racontai mon aventure ; après quoi me prenant par la main, il me fit entrer dans une grotte, où il y avoit d’autres personnes qui ne furent pas moins étonnées de me voir, que je l’étois de les trouver là.

» Je mangeai de quelques mets qu’ils me présentèrent ; puis leur ayant demandé ce qu’ils faisoient dans un lieu qui me paroissoit si désert, ils répondirent qu’ils étoient palefreniers du roi Mihrage, souverain de cette isle ; que chaque année, dans la même saison, ils avoient coutume d’y amener les cavales du roi, qu’ils attachoient de la manière que je l’avois vu, pour les faire couvrir par un cheval marin qui sortoit de la mer ; que le cheval marin, après les avoir couvertes, se mettoit en état de les dévorer ; mais qu’ils l’en empêchoient par leurs cris, et l’obligeoient à rentrer dans la mer ; que les cavales étant pleines, ils les ramenoient, et que les chevaux qui en naissoient, étoient destinés pour le roi, et appelés chevaux marins. Ils ajoutèrent qu’ils devoient partir le lendemain, et que si je fusse arrivé un jour plus tard, j’aurois péri infailliblement, parce que les habitations étoient éloignées, et qu’il m’eût été impossible d’y arriver sans guide,

» Tandis qu’ils m’entretenoient ainsi, le cheval marin sortit de la mer,comme ils me l’avoient dit, se jeta sur la cavale, la couvrit et voulut ensuite la dévorer ; mais au grand bruit que firent les palefreniers, il lâcha prise, et alla se replonger dans la mer.

» Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l’isle avec les cavales, et je les accompagnai. À notre arrivée, le roi Mihrage à qui je fus présenté, me demanda qui j’étois, et par quelle aventure je me trouvois dans ses états. Dès que j’eus pleinement satisfait sa curiosité, il me témoigna qu’il prenoit beaucoup de part à mon malheur. En même temps, il ordonna qu’on eût soin de moi, et que l’on me fournît toutes les choses dont j’aurois besoin. Cela fut exécuté de manière que j’eus sujet de me louer de sa générosité et de l’exactitude de ses officiers.

» Comme j’étois marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je recherchois particulièrement ceux qui étoient étrangers, tant pour apprendre d’eux des nouvelles de Bagdad, que pour en trouver quelqu’un avec qui je pusse y retourner ; car la capitale du roi Mihrage est située sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des vaisseaux de différens endroits du monde. Je cherchois aussi la compagnie des savans des Indes, et je prenois plaisir à les entendre parler ; mais cela ne m’empêchoit pas de faire ma cour au roi très-régulièrement, ni de m’entretenir avec des gouverneurs et de petits rois, ses tributaires, qui étoient auprès de sa personne. Ils me faisoient mille questions sur mon pays ; et de mon côté, voulant m’instruire des mœurs et des lois de leurs états, je leur demandois tout ce qui me sembloit mériter ma curiosité.

Il y a sous la domination du roi Mihrage, une isle qui porte le nom de Cassel. On m’avoit assuré qu’on y entendoit toutes les nuits un son de tymbales ; ce qui a donné lieu à l’opinion qu’ont les matelots, que Degial y fait sa demeure. Il me prit envie d’être témoin de cette merveille, et je vis dans mon voyage des poissons longs de cent et de deux cents coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils sont si timides, qu’on les fait fuir en frappant sur des ais. Je remarquai d’autres poissons qui n’étoient que d’une coudée, et qui ressembloient par la tête à des hiboux.

» À mon retour, comme j’étois un jour sur le port, un navire y vint aborder. Dès qu’il fut à l’ancre, on commença à décharger les marchandises ; et les marchands à qui elles appartenoient, les faisoient transporter dans des magasins. En jetant les yeux sur quelques ballots et sur l’écriture qui marquoit à qui ils étoient, je vis mon nom dessus. Après les avoir attentivement examinés, je ne doutai pas que ce ne fussent ceux que j’avois fait charger sur le vaisseau où je m’étois embarqué à Balsora. Je reconnus même le capitaine ; mais comme j’étois persuadé qu’il me croyoit mort, je l’abordai, et lui demandai à qui appartenoient les ballots que je voyois. « J’avois sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui se nommoit Sindbad. Un jour que nous étions près d’une isle, à ce qu’il nous paroissoit, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette isle prétendue, qui n’étoit autre chose qu’une baleine d’une grosseur énorme, qui s’étoit endormie à fleur d’eau. Elle ne se sentit pas plutôt échauffée par le feu qu’on avoit allumé sur son dos pour faire la cuisine, qu’elle commença à se mouvoir et à s’enfoncer dans la mer. La plupart des personnes qui étoient dessus, se noyèrent, et le malheureux Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étoient à lui, et j’ai résolu de les négocier jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un de sa famille à qui je puisse rendre le profit que j’aurai fait avec le principal. » « Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et qui ne l’est pas : ces ballots sont mon bien et ma marchandise… »

Scheherazade n’en dit pas davantage cette nuit ; mais elle continua le lendemain de cette sorte :

 


 

LXXIIe NUIT. 


 

Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie :

» Quand le capitaine du vaisseau m’entendit parler ainsi : « Grand Dieu, s’écria-t-il, à qui se fier aujourd’hui ? Il n’y a plus de bonne foi parmi les hommes. J’ai vu de mes propres jeux périr Sindbad ; les passagers qui étoient sur mon bord, l’ont vu comme moi ; et vous osez dire que vous êtes ce Sindbad ! Quelle audace ! À vous voir, il semble que vous soyez un homme de probité ; cependant vous dites une horrible fausseté pour vous emparer d’un bien qui ne vous appartient pas. » « Donnez-vous patience, repartis-je au capitaine, et me faites la grace d’écouter ce que j’ai à vous dire. » « Hé bien, reprit-il, que direz-vous ? Parlez, je vous écoute. » Je lui racontai alors de quelle manière je m’étois sauvé, et par quelle aventure j’avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui m’avoient amené à sa cour.

» Il se sentit ébranlé de mon discours ; mais il fut bientôt persuadé que je n’étois pas un imposteur ; car arriva des gens de son navire qui me reconnurent et me firent de grands complimens, en me témoignant la joie qu’ils avoient de me revoir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même ; et se jetant à mon cou : « Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes heureusement échappé d’un si grand danger ; je ne puis assez vous marquer le plaisir que j’en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous : faites-en ce qu’il vous plaira. » Je le remerciai, je louai sa probité ; et pour la reconnoître, je le priai d’accepter quelques marchandises que je lui présentai ; mais il les refusa.

» Je choisis ce qu’il y avoit de plus précieux dans mes ballots, et j’en fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savoit la disgrace qui m’étoit arrivée, il me demanda où j’avois pris des choses si rares. Je lui contai par quel hasard je venois de les recouvrer ; il eut la bonté de m’en témoigner de la joie ; il accepta mon présent et m’en fit de beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me rembarquai sur le même vaisseau. Mais avant mon embarquement, j’échangeai les marchandises qui me restaient contre d’autres du pays. J’emportai avec moi du bois d’aloës, de sandal, du camphre, de la muscade, du clou de girofle, du poivre, et du gingembre. Nous passâmes par plusieurs isles, et nous abordâmes enfin à Balsora, d’où j’arrivai en cette ville avec la valeur d’environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère. J’achetai des esclaves de l’un et de l’autre sexe, de belles terres, et je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m’établis, résolu d’oublier les maux que j’avois soufferts, et de jouir des plaisirs de la vie. »

Sindbad s’étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d’instrumens de recommencer leurs concerts, qu’il avoit interrompus par le récit de son histoire. On continua jusqu’au soir de boire et de manger ; et lorsqu’il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de cent sequins, et la donnant au porteur : « Prenez, Hindbad, lui dit-il, retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes aventures. » Le porteur se retira fort confus de l’honneur et du présent qu’il venoit de recevoir. Le récit qu’il en fit à son logis, fut très-agréable à sa femme et à ses enfans, qui ne manquèrent pas de remercier Dieu du bien que la Providence leur faisoit par l’entremise de Sindbad.

Hindbad s’habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d’un air riant, et lui fit mille caresses. D’abord que les conviés furent tous arrivés, on servit et l’on tint table fort long-temps. Le repas fini, Sindbad prit la parole, et s’adressant à la compagnie : « Seigneurs, dit-il, je vous prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de mon second voyage ; elles sont plus dignes de votre attention que celles du premier. » Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces termes :


 

 

374.Shining : autopsie d’un roman de Stephen King.

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En 1977, Stephen King est déjà un écrivain connu.Il compte déjà à son palmarès « Carrie » (1974) et Salem (1975). »Carrie » a déjà fait l’objet d’un film au cinéma lui permettant d’augmenter sa popularité.Aussi son nouveau roman est attendu.Il s’intitulera « Shining-l’enfant lumière ».King aurait eu l’idée de cette histoire alors que sa famille et lui passait la nuit dans un hôtel et que ce dernier fit pendant la nuit un effroyable cauchemar qui lui inspirera les grandes lignes de ce « Shining ».En 1980, le cinéaste Stanley Kubrick s’empara de cette histoire et en fit un film à succès avec Jack Nicholson.Mais il prit quelques liberté avec le scénario livrant son interprétation du livre qui mécontenta Stephen King, qui aurait voulu que Kubrick soit plus fidèle à l’intrigue (bien qu’il ne détesta pas pour autant le film).En 1997, Mick Garris (connu pour son adaptation du « Fléau » de King) en fit un téléfilm en 3 parties pour la télévision qui se voulu plus proche de l’esprit du roman.King écrivit lui-même le scénario.En 2013, il écrivit la suite du roman : « Docteur Sleep » suivant cette fois-ci le fils du personnage principal de Shining.

La Mort rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c’était le sang, — la rougeur et la hideur du sang. C’étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l’humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L’invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l’affaire d’une demi-heure.-EDGAR POE (le masque de la mort rouge).

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Mais parlons un peu plus en détail de l’intrigue de ce roman. On y suit Jack Torrance, écrivain raté à cause d’un fléau, d’un énorme défaut : il est alcoolique, ce qui lui a fait perdre son métier d’enseignant et à fait battre de l’aile son couple.Marié à Wendy et papa d’un petit garçon du nom de Danny, l’homme est désormais sobre.Il ne lève plus la main sur son fils (à qui il avait cassé accidentellement le bras) et s’est remis à écrire.En acceptant le poste de gardien d’un hôtel (l’Overlook) pendant l’hiver, Jack espère renouer avec le succès.C’est l’espoir d’une vie meilleure qui s’annonce.Malheureusement ce ne sera pas le cas.Car l’hôtel est hanté par des forces démoniaques et on ne compte plus les nombreux fantômes qui en hantent les murs.Le précédant gardien, Grady, s’est d’ailleurs suicidé après avoir tué sa femme et ses deux petites filles.Il y a également une force surnaturelle qui habite l’une des chambre…la 217.Dick Halloran, le cuisinier de l’hôtel met en garde le fils de Torrance, Danny et lui demande de l’appeler au moindre pépin.Car lui et le gamin ont un don : le shining.Ils perçoivent le danger et peuvent communiquer à distance par la pensée.Au début de leur emménagement, les choses se passent plutôt bien.Mais bientôt, d’étranges phénomènes se produisent et Jack commence peut à peut à perdre la raison et à sombrer dans la folie…une folie meurtrière.

Dans ce livre, King explore le thème de la famille à travers le triangle  Wendy/Jack/Danny  mais aussi la destruction de celle-ci.Il y a déjà une tension dans leur rapport dès le début du roman : un conflit à propos de l’affection que Danny porte à son père, qui est de loin supérieure à celle de sa mère.Pourtant, il a peur de Jack, surtout quand celui-ci joue à faire « le vilain » (quand il lui casse le bras ou qu’il le pourchasse dans la maison une fois devenu fois avec un  maillet de roque) et aime les calins que Wendy lui procure.Wendy, qui marquée par une mère très dure a sans cesse la crainte de lui ressembler et à qui Jack ne manque pas de faire cette comparaison.

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À leur arrivée dans l’hôtel, Jack le trouve plutôt sympathique et n’a pas peur de celui-ci malgré sa taille imposante.C’est lorsqu’il découvre un carnet avec des articles de journaux relatant les différents événements, plus tragiques les uns les autres qu’il commence à en être fasciné et décide d’écrire un livre sur le sujet.Mais la fascination va peu à peu laisser la place à la folie au point que l’hôtel, telle une entité finisse par se nourrir de Jack et en faire l’instrument de ses intentions démoniaques.Et l’homme ne s’en rend pas compte…il vit des événements étranges, voit des buis bouger, rencontre l’étrange occupante de la chambre 217 (qui terrorrisera également son fils).Jack aura vu des choses similaires à celle de son fils, mais n’appuyera pas les propos de ce denrier devant sa mère.

Stephen King compare le destin de Jack Torrance a un nid de guêpe, pour qui les malheurs lui étaient tombés dessus comme un essaim.Il exprime l’histoire de cet homme comme si il n’était pas le sujet des événements vécus mais bien une victime de la fatalité du destin.Un personnage complexe, somme toute.

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Il y a énormément de parallèle avec l’oeuvre de l’auteur américain Edgar Poe, que King appréciait beaucoup et dont il a reprit quelque points de la nouvelle : « le masque de la mort rouge » .La mort rouge, qui représente une fête où tout les invités sont masqués et qui font tomber leur  déguisement, révélant le vraie nature (dans le livre à travers l’épisode la fête costumée).Mort rouge détenant quiconque en son pouvoir.Mort rouge représentant une maladie…la folie, détruisant l’humain et le réduisant en un monstre.Mais elle est aussi plus que ça…puisque tout les êtres humains la partagent et s’y retrouvent confrontés (en témoignera Dick Hallorann à la fin du roman).

Shining est construit comme une pièce de théâtre, non pas une comédie mais bien une tragédie.En 5 actes, correspondant au 5 parties du roman, elle campe bien les caractéristiques de ce genre : l’acte 1, où les personnages nous sont présentés, la tension montant au cours de l’acte 2, l’acte 3 où le conflit atteint son paroxysme (le nid de guêpe du livre où on comprend que Jack est une victime et qu’il ne pourra de ce fait échappé à un destin écrit d’avance et d’or et déjà tragique), l’acte 4 où le conflit diminue son importance et l’acte 5 où l’on retourne au calme après un dénouement plus que déchirant.

King nous livre ici l’un de ses meilleurs roman, ayant a tout jamais marqué l’imaginaire collectif et qui l’aura amené au panthéon des écrivains indispensables de toute l’histoire de la littérature.

C’était aussi dans cette salle que s’élevait, contre le mur de l’ouest, une gigantesque horloge d’ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone ; et, quand l’aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l’heure allait sonner, il s’élevait des poumons d’airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d’une note si particulière et d’une énergie telle, que, d’heure en heure, les musiciens de l’orchestre étaient contraints d’interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l’heure ; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions ; un trouble momentané courait dans toute la joyeuse compagnie ; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais, quand l’écho s’était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait par toute l’assemblée ; les musiciens s’entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion ; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l’heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c’étaient le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.-Edgar Poe (le masque de la mort rouge).


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